Réseaux d’eau : 6,4 milliards d’euros d’investissements manquent chaque année

Par Armand Rosam |

Selon une étude de La Banque Postale, SFIL, Intercommunalités de France et WWF France, les collectivités locales devront accélérer leurs investissements dans les réseaux d'eau et d'assainissement. Entre renouvellement des infrastructures, mise en conformité réglementaire, traitement des PFAS et adaptation au changement climatique, les besoins financiers pourraient doubler d'ici à 2040.

Réseaux d’eau : 6,4 milliards d’euros d’investissements manquent chaque année

Selon une étude de La Banque Postale, SFIL, Intercommunalités de France et WWF France, les collectivités locales devront accélérer leurs investissements dans les réseaux d’eau et d’assainissement. Entre renouvellement des infrastructures, mise en conformité réglementaire, traitement des PFAS et adaptation au changement climatique, les besoins financiers pourraient doubler d’ici à 2040.

Des réseaux d’eau vieillissants face à un mur d’investissements

Le patrimoine français de l’eau arrive à un tournant. Les collectivités gèrent aujourd’hui 850 000 km de réseaux d’eau potable, 390 000 km de réseaux d’assainissement collectif et 23 000 stations de traitement des eaux usées.

Pourtant, le rythme actuel de renouvellement ne permet plus de préserver la valeur de ces infrastructures. Selon l’étude présentée par La Banque Postale, SFIL, Intercommunalités de France et WWF France, le déficit annuel d’investissement atteint désormais 4,4 milliards d’euros pour le petit cycle de l’eau et 2 milliards d’euros pour le grand cycle.

Autrement dit, 6,4 milliards d’euros manquent chaque année pour répondre aux besoins identifiés.

Il faudrait 150 ans pour renouveler l’ensemble des canalisations

Le renouvellement des réseaux constitue le premier défi.

Aujourd’hui, le taux moyen de renouvellement des réseaux d’eau potable plafonne à 0,7 % par an. À ce rythme, il faudrait près de 150 ans pour remplacer l’ensemble des canalisations françaises, alors que leur durée de vie est généralement comprise entre 50 et 80 ans.

L’étude estime à 2,1 milliards d’euros par an l’effort supplémentaire nécessaire pour maintenir la valeur patrimoniale des réseaux d’eau potable. Pour l’assainissement, le besoin atteint 1,4 milliard d’euros par an. Les réseaux pluviaux nécessitent, quant à eux, environ 300 millions d’euros supplémentaires chaque année.

Par ailleurs, la hausse des coûts des travaux publics depuis 2022 renchérit encore les opérations de renouvellement.

Réduction des fuites : une priorité

Les réseaux d’eau potable concentrent l’essentiel des besoins d’investissement.

Les canalisations et les branchements représentent plus de 90 % de la valeur du patrimoine. Les collectivités doivent donc prioritairement détecter les fuites, sectoriser les réseaux et remplacer les conduites les plus dégradées.

Le taux moyen de fuite reste proche de 20 %. Toutefois, les écarts entre territoires demeurent importants. Les collectivités rurales rencontrent souvent davantage de difficultés en raison de réseaux plus étendus et d’une densité d’usagers plus faible.

Cette situation pèse directement sur la soutenabilité économique des investissements.

DERU 2 : de nouvelles obligations pour l’assainissement

Au vieillissement des réseaux s’ajoute désormais une contrainte réglementaire majeure.

La directive européenne sur les eaux résiduaires urbaines révisée (DERU 2), qui doit être transposée d’ici 2027, impose de nouveaux investissements aux services d’assainissement.

Les collectivités devront notamment :

  • renforcer le traitement de l’azote et du phosphore ;
  • limiter les déversements lors des épisodes pluvieux ;
  • améliorer le suivi des micropolluants ;
  • engager les stations d’épuration vers la neutralité énergétique.

Les réseaux unitaires figurent parmi les principaux points de vigilance. Les nouvelles exigences européennes pourraient conduire à multiplier les opérations de déconnexion des eaux pluviales et les projets de gestion à la source.

Selon l’étude, ces évolutions réglementaires représentent plusieurs centaines de millions d’euros d’investissements supplémentaires chaque année.

PFAS : un nouveau poste d’investissement

Les PFAS s’imposent progressivement comme un nouveau défi pour les services d’eau potable.

Même si leur traitement n’est pas encore généralisé, les évolutions réglementaires européennes et les attentes sociétales poussent déjà certaines collectivités à anticiper.

Deux grandes familles de solutions techniques se dégagent :

  • les traitements par charbon actif ;
  • les procédés membranaires de type nanofiltration ou osmose inverse basse pression.

Ces technologies améliorent la qualité de l’eau distribuée. En revanche, elles augmentent fortement les coûts d’investissement et d’exploitation.

Selon les estimations présentées dans l’étude, les dépenses liées au traitement des PFAS et des pesticides pourraient atteindre près de 100 millions d’euros par an à l’échelle nationale.

« Au financement de longue durée par l’endettement, il faudra dorénavant ajouter des frais de fonctionnement sur le traitement de l’eau », souligne Luc Alain Vervish, directeur des études de La Banque Postale.

Les dépenses pourraient doubler d’ici à 2040

L’accumulation des besoins de renouvellement, de mise en conformité et d’adaptation climatique entraîne mécaniquement une hausse des besoins financiers.

Pour maintenir la valeur patrimoniale des infrastructures, les services d’eau potable devraient augmenter leurs tarifs de 3,5 % à 6 % par an jusqu’en 2040. Les services d’assainissement devraient, quant à eux, appliquer des hausses comprises entre 3,5 % et 4 % par an.

« Les besoins en financement dans l’eau sont importants. Par conséquent, les moyens de financement le sont également », rappelle Luc Alain Vervish.

L’étude estime que le délai de désendettement pourrait atteindre dix années d’épargne brute à l’horizon 2040, contre trois ans aujourd’hui pour l’eau potable et un peu plus de cinq ans pour l’assainissement.

Les collectivités devront donc arbitrer entre hausse des tarifs et recours accru à l’emprunt.

GEMAPI : un potentiel de financement encore sous-exploité

Le grand cycle de l’eau devient un sujet d’investissement à part entière.

Prévention des inondations, désimperméabilisation des sols, gestion des eaux pluviales ou restauration des milieux aquatiques nécessitent des financements croissants.

Dans ce contexte, la taxe GEMAPI constitue un levier important. Aujourd’hui, quatre intercommunalités sur cinq l’ont déjà instaurée.

Selon Olivier Grimberg, directeur du secteur public local de SFIL, son potentiel reste largement sous-exploité.

« Si toutes les intercommunalités mettaient en place une taxe à 40 euros par habitant, cela permettrait de dégager théoriquement 2,3 milliards d’euros de ressources supplémentaires. »

Une telle évolution augmenterait toutefois la fiscalité locale de 3,8 % sur l’habitat et de 4,6 % sur l’activité économique.

Pour Jean Revereault, vice-président Transitions écologiques d’Intercommunalités de France, cette question pose directement celle de l’acceptabilité fiscale : « Cette taxe a pour défaut d’être assumée principalement par les ménages assujettis à la taxe foncière. »

Une décennie décisive

Au-delà des chiffres, l’étude annonce surtout un vaste cycle d’investissements pour les infrastructures hydrauliques françaises.

Renouvellement des canalisations, modernisation des stations d’épuration, traitement des micropolluants, gestion à la source des eaux pluviales ou encore ouvrages d’adaptation climatique : les besoins se chiffrent en dizaines de milliards d’euros à l’horizon 2040.

Pour les collectivités, les bureaux d’études et les entreprises de travaux publics, l’enjeu ne sera pas seulement de financer ces projets. Il faudra également disposer des capacités techniques, industrielles et humaines nécessaires pour les mener à bien.

« La dette a l’avantage de répartir l’effort d’investissement sur plusieurs générations et revêt un caractère d’équité sociale », conclut Olivier Grimberg.