En France, 99 % des eaux usées traitées sont restituées au milieu naturel. À peine 1 % est aujourd’hui réutilisé directement. Ce chiffre, en apparence technique, dit pourtant beaucoup de notre rapport à la ressource. Il révèle une marge de manœuvre encore largement inexploitée dans un contexte où les sécheresses se multiplient, où les conflits d’usage s’intensifient et où l’agriculture se trouve en première ligne des tensions hydriques. C’est à partir de ce constat que l’Institut Terram publie une étude consacrée à la réutilisation des eaux usées traitées (REUT), envisagée non comme une solution miracle, mais comme un outil stratégique de résilience territoriale.
Une ressource de substitution au potentiel stratégique
La REUT repose sur un principe simple : valoriser une eau déjà mobilisée et traitée en substitution de prélèvements dans les milieux naturels. Elle ne vise ni à créer une ressource nouvelle ni à accroître le stock global d’eau disponible. Elle modifie l’organisation du cycle hydrologique en raccourcissant le retour de l’eau vers certains usages, notamment agricoles.
En France, où les rejets d’eaux usées traitées contribuent fortement aux équilibres hydrologiques, la REUT ne peut être envisagée sans une approche territorialisée attentive aux impacts sur les bassins-versants et aux fonctions écologiques des milieux. Dans certaines configurations — territoires littoraux, zones agricoles proches de stations d’épuration, bassins soumis à des déficits estivaux récurrents — elle peut sécuriser l’accès à l’eau, anticiper les restrictions administratives et renforcer la résilience des exploitations.
Ailleurs, la REUT est une évidence
Le benchmark international montre que la REUT n’est ni une utopie technologique ni une solution marginale. Dans plusieurs pays, elle constitue déjà un pilier structurant de la gestion de l’eau. En Espagne, où la réutilisation représente environ 15 % des volumes mobilisés, la REUT s’est imposée progressivement comme réponse structurelle aux sécheresses répétées. Elle est intégrée aux stratégies hydriques régionales et bénéficie d’un portage public affirmé.
En Israël, près de 90 % des eaux usées traitées sont réutilisées. La REUT y est planifiée à l’échelle nationale et intégrée dans une stratégie globale de sécurisation de la ressource, avec une forte confiance dans la qualité sanitaire.
Longtemps marginale, la REUT connaît en France une dynamique nouvelle, portée par l’évolution du contexte climatique, la clarification progressive du cadre réglementaire et l’affirmation d’une volonté politique depuis le Plan Eau de 2023.
Une acceptabilité sociale en progression
Longtemps identifiée comme un frein majeur, l’acceptabilité sociale de la REUT évolue favorablement. Selon le Baromètre 2024 Kantar/CIEAU, 82 % des Français estiment que, face aux conséquences du changement climatique, le recours aux eaux usées traitées est souhaitable en agriculture et pour l’industrie.
Cette acceptabilité demeure conditionnelle : elle repose sur la confiance dans la qualité de l’eau, la fiabilité des dispositifs de contrôle et la clarté des responsabilités.
« La REUT ne constitue pas une réponse unique à la crise hydrique. Elle s’inscrit dans une stratégie globale associant sobriété, efficacité des usages, adaptation des systèmes agricoles et protection des milieux. Mobilisée de manière ciblée, gouvernée collectivement et économiquement assumée, elle peut devenir un levier durable de résilience hydrique et territoriale », concluent Esther Crauser-Delbourg et Jean-Paul Bordes.
